Hic sunt leones
Le sous-sol militarisé de nos IA
On ne monte pas pour admirer
En 1858, Nadar photographie Paris depuis une montgolfière . Les premières images aériennes de l’histoire. Une prouesse d’artiste, un caprice de génie.
Quelques années suffisent pour que les armées comprennent l’usage. On ne monte pas pour admirer le paysage. On monte pour le mesurer, le quadriller, le viser. Le ballon d’observation devient un instrument de guerre bien avant d’être un instrument de contemplation.
Et le mouvement s’accélère. Pendant la Première Guerre mondiale, les états-majors prennent des millions de clichés aériens. La photographie cesse d’être un art de salon : elle devient, à l’échelle industrielle, un organe du conflit. On photographie pour repérer les tranchées, corriger les tirs, anticiper les offensives.
Paul Virilio l’avait formulé bien avant nous : le regard photographique est militaire avant d’être civil. L’objectif et le viseur partagent la même mécanique, en anglais, on shoot dans les deux cas. On cadre une cible comme on cadre un sujet.
Gardez cette idée en tête. Elle éclaire quelque chose qui m’est arrivé récemment devant mon écran, et qui n’a rien d’une anecdote.
Le lien paraît évident. Il est fortuit. Je n’ai pas convoqué Friedrich, la posture est remontée seule de l’espace latent.
Mes éclaireurs
Depuis des semaines, dans un projet de génération sur l’espace latent, des soldats apparaissaient dans mes images. Je ne les avais pas convoqués. En tenue, sur des crêtes, le regard tendu vers un horizon qu’ils semblaient moins contempler qu’évaluer.
L’une de ces figures m’a retenu plus que les autres. Une silhouette de dos, dans un paysage trop rose pour être vrai. Le Wanderer de Friedrich, l’homme romantique face au sublime, sauf que le mien portait, en surimpression, un réticule de visée et des coordonnées. Le contemplateur et l’éclaireur logés dans le même corps. L’image ne choisissait pas. Elle superposait les deux regards.
La cause tenait à peu de chose : une veste militaire, sur l’une de mes images de référence. Le modèle ne l’a pas copiée. Il l’a amplifiée. Une veste. Et il ne convoque pas un soldat, il active un cluster entier. Tout un peuple qui dormait derrière.
Pourquoi ce peuple-là, précisément ? À cause d’un délai administratif. Selon les pays, les archives militaires restent classifiées entre vingt-cinq et cinquante ans. Ce qui affleure aujourd’hui sur le web, photographies aériennes, cartes de reconnaissance, date donc, pour l’essentiel, d’avant le tournant du siècle. Et plus on remonte, plus le fonds s’épaissit. La Guerre froide.
Le modèle a ingéré le regard de ceux qui surveillaient le monde à cette époque. Et ce regard m’est revenu, intact, dans des paysages où je ne demandais que de la lumière.
Je croyais générer des images. Je rejouais une cartographie militaire.
L’éclaireur
Trois âges de l’inconnu
Reculons. Ce qui m’arrive n’a rien de neuf. C’est la dernière strate d’un geste très ancien : peupler l’inconnu avec les figures les plus chargées de son époque.
Au Moyen Âge, les cartographes laissaient des blancs aux confins du monde connu. Ils les remplissaient de monstres. Sirènes, dragons, hommes sans visage. Hic sunt leones, « ici sont les lions ». L’inconnu était comblé par l’imaginaire du moment.
Puis vinrent les explorations d’État. Du XVIᵉ au XXᵉ siècle, les puissances ont financé des expéditions pour transformer l’inconnu en données : coordonnées, relevés, cartes classées. Les grandes navigations ne cherchaient pas la beauté du monde, elles cherchaient des routes, des ressources, des positions. Cartographier, c’était déjà posséder. La carte précède le drapeau. On ne mesure un territoire que pour le revendiquer.
Enfin, la photographie militaire, celle de la Guerre froide, puis des conflits des années 90, a saturé un sous-corpus entier d’images : le soldat de dos sur la crête, le regard de ciblage, l’annotation technique du paysage. Ce sous-corpus est aujourd’hui dans l’espace latent. Compressé, mais vivant.
Trois âges, un seul geste. Avant 1500, on peuplait l’inconnu de monstres. Aujourd’hui, de soldats. La fonction n’a pas bougé : combler le vide avec les figures que l’époque juge les plus puissantes. Le modèle ne fait que prolonger une habitude millénaire. Il a simplement changé de bestiaire.
La conquête consentie
Le plus troublant n’est pas que des États aient cartographié le monde. C’est que nous nous en chargions désormais nous-mêmes. Et avec le sourire.
Souvenez-vous de Pokémon GO . Des millions de personnes sorties dans la rue pour capturer des créatures superposées au réel. Un jeu charmant. Et, dans le même mouvement, une collecte de données géographiques d’une précision inédite. Livrée gratuitement, joyeusement, par les joueurs eux-mêmes.
Le geste de l’éclaireur, exactement : transformer l’espace réel en grille de données désirables. Mais cette fois consenti. Ludique. Réclamé.
Ce que l’armée arrachait au monde, nous le lui offrons. Nos téléphones cartographient nos trajets, nos pas, nos hésitations. Nous photographions nos rues, nos façades, nos intérieurs, et nous les versons nous-mêmes dans les bases qui nourriront les modèles. La conquête du visible n’a plus besoin de conquérants. Elle a des utilisateurs.
Le territoire déjà traversé
Il existe une catégorie d’images qu’on ne regarde jamais, parce qu’elles n’ont pas été faites pour ça. Une image radar où des boîtes blanches isolent des avions sur une piste. Une vue satellite quadrillant une ville afghane. Une photo orbitale de la NASA, codes de mission imprimés en vert dans la marge.
Harun Farocki les nommait des images opératoires : produites non pour être vues, mais pour agir. Désigner. Frapper. Elles ne représentent pas le monde, elles préparent une opération sur lui.
Et derrière chacune, quelqu’un. Le photographe de guerre. L’analyste du renseignement. L’opérateur satellite. Autant de regards qui ont cru documenter un instant, et qui fabriquaient en réalité la matière première du modèle. Chaque image captée est un datum en puissance.
Il faut mesurer l’asymétrie. Les militaires ont photographié des zones que les civils n’ont jamais traversées. Déserts interdits, frontières fermées, vallées sous surveillance. La conquête du territoire visible a précédé, et conditionné, sa représentation. Quand le modèle me rend un paysage hostile, il puise dans des images prises par ceux qui, seuls, avaient le droit d’y poser les yeux.
Ces images-là sont dans le corpus. Elles structurent, en sous-main, ce que le modèle sait du paysage, de la ville, de l’altitude. Quand je génère une vue aérienne, je ne pars jamais d’un regard neuf. Je pars d’un territoire déjà survolé, déjà mesuré, déjà visé par d’autres. La représentation arrive toujours après la conquête.
L’artiste Michael Druks avait dessiné, en 1974, la carte topographique d’un visage humain. Des zones y portaient des noms : Occupied Territory, Low Dreams. L’espace latent est une Druksland, un territoire dont les zones d’occupation restent invisibles jusqu’à ce qu’un prompt vienne les réveiller. On ne sait pas qu’on marche sur du terrain conquis. Jusqu’au jour où un soldat remonte.
David Renaud , lui, a peint une toile presque vide, rien que le fantôme d’un réseau de roses des vents, à peine perceptible. L’infrastructure cartographique rendue invisible. C’est exactement la nature des pôles d’attraction du modèle : une armature qui organise tout, qu’on ne perçoit jamais. Sauf quand elle affleure dans une image.
Soyons justes. L’espace latent n’est pas qu’un champ de bataille. Plusieurs nappes y coexistent : le patrimoine culturel, la beauté standardisée des magazines, la documentation du réel. Le pôle militaire n’est qu’une nappe parmi d’autres. Mais c’est la plus silencieuse, parce qu’elle n’a jamais été produite pour être vue. Les autres se montrent, s’exposent, se vendent. Celle-là n’affleure que par accident. Par une veste militaire oubliée sur une image de référence.
L’espace latent n’a pas un centre mais des pôles, parmi lesquels patrimoine, beauté standardisée, documentation du réel. Plus on s’en éloigne, plus l’improbable commence.
Hic sunt leones
Il reste, dans cette cartographie, une zone que le modèle connaît mais ne livre pas. Non parce qu’il ignore, parce qu’une décision extérieure en a fermé l’accès. Le savoir est là, verrouillé.
Hic sunt leones, de nouveau. Mais cette fois, les lions ne gardent plus l’inconnu. Ils gardent le su. La limite n’est plus géographique. Elle est politique.
Et c’est précisément le point qu’on évite. La question qui tourne en boucle, « l’IA va-t-elle remplacer les artistes ? », est un leurre confortable. La vraie est moins flatteuse : qui a regardé le monde avant nous, dans quel but, et que reste-t-il de ce but dans les images que nous croyons inventer ?
Car celui qui contrôle le corpus contrôle l’imaginable. Lorsqu’une zone est verrouillée, ce n’est pas seulement une image qui manque, c’est une possibilité qui disparaît du champ. On ne peut pas générer ce qu’on a retiré de la carte. La censure, à l’ère des modèles, ne brûle plus les livres. Elle déprovisionne des régions entières. Sans bûcher, sans trace, sans qu’on s’en aperçoive.
Je continue de générer. Avec une arrière-pensée, désormais. Chaque paysage que je fais surgir repose sur un sous-sol que je n’ai pas choisi. Un substrat sédimenté, hérité, militarisé. Il n’y a pas de page blanche.
Je ne dessine pas sur du vide. Je dessine sur une carte d’état-major.
Dimitri Daniloff
La création n'est pas un problème d'optimisation, c'est un acte de résistance. Face à la machine, le risque est ce qui nous rend humains.
Dimitri Daniloff
Artiste visuel et curateur.
Penser l’art comme contre-algorithme.







