L’IA rêve en Cadillac
Quand l'intelligence artificielle colonise l'imaginaire
C’est arrivé sans fracas. Une suite d’images qui paraissaient propres, rassurantes, presque soignées à l’excès. J’ai commencé à les remarquer en 2022, comme on remarque un accent dans une voix familière. Des diners américains sous soleil propre, des berlines pastel arrêtées devant des maisons en L, béton poli et pelouses droites, des sourires vernis qui ne brillent jamais sur la peau mais sur la surface du fichier.
Rien d’extraordinaire, rien d’attrapable.
Puis le détail insistait : les pare-chocs avaient l’air de sortir d’un catalogue de 1962, les néons dessinaient une géométrie de cinéma, les jupes plissées tombaient avec une raideur d’époque sans un faux pli. C’était comme si Norman Rockwell, Slim Aarons, Kubrick et Midjourney avaient pris un apéro ensemble à Palm Springs.
Je ne partais pas d’une thèse. Je regardais.
Trois ans à regarder l’IA rêver
Photographe formé à la chambre et au capteur, passé par la post-production, la 3D, la photogrammétrie, il m’est difficile de ne pas voir ce que les images tentent de cacher. Pendant des mois j’ai regardé l’IA rêver. Instagram, galeries d’artistes, moodboards d’agences, prompts neutres lancés comme des lignes à l’eau. À chaque fois, ou presque, la ligne ramenait la même prise : une Amérique rétrofuturiste, années 50-60, impeccable et domestiquée.
En l’absence de consigne temporelle, le modèle exhumait un passé parfait. En l’absence de contexte, il peuplait le décor avec des archétypes de Cadillac et des banquettes vinyle. Comme si la neutralité formait une pente et que cette pente menait toujours vers 1959.
Prompt: “A red shiny car on a white background. Car photography.” Midjourney V 6.1
La répétition n’était pas marginale. Elle traversait les océans. Des marques européennes sans racine américaine adoptaient ce registre comme si l’algorithme avait redéfini la cohérence. Entre deux campagnes de prêt-à-porter et un projet d’artiste, je retrouvais la même grammaire : ciel grand-angle, reflets trop sages, chromies léchées, micro-stories propres à être partagées.
Une esthétique, puis une habitude, puis quelque chose d’autre.
La bascule s’annonçait au bord des images, dans ce qu’elles ne montraient pas : le présent.
30 juillet 2025 : le ministère de la nostalgie
Le 30 juillet 2025, le compte Instagram de l’US Department of Labor (le ministère américain du Travail) commence à publier des images générées par intelligence artificielle. Pas des photographies d’archives. Pas des illustrations commandées à des artistes. Des hallucinations algorithmiques d’un passé ouvrier américain glorieux qui n’a jamais existé.
Source USDOL
Ouvriers blancs souriants dans des usines étincelantes. Familles devant le drapeau. Le plein emploi, la prospérité, la grandeur. Tout ce que Trump promet de restaurer avec son “Make America Great Again”. Sauf que cette Amérique-là, celle des images, n’a jamais été. C’est une construction. Un mythe poli par soixante-dix ans de publicité, de cinéma, de télévision. Et maintenant, de génération artificielle.
Ce n’était plus du lifestyle marketing. C’était de la propagande d’État.
L’institution censée défendre les travailleurs contemporains, ceux qui font face à l’ubérisation, à la précarité, au démantèlement syndical, choisissait de produire un passé fantasmé plutôt que de documenter le réel. Le biais était devenu doctrine. L’accident technique était devenu stratégie politique.
Zygmunt Bauman appelait ça les “retrotopias” : ces visions qui, au lieu d’être liées au futur, prennent racine dans un passé perdu mais toujours existant à titre fantomatique. “Une fois dépouillé du pouvoir de façonner l’avenir,” écrivait-il, “le politique se replie généralement sur la mémoire collective – un espace qui se prête bien mieux aux manipulations en tous genres.”
L’IA venait de devenir l’infrastructure matérielle de cette retrotopia.
L’archéologie involontaire de l’empire
Pourquoi l’intelligence artificielle excelle-t-elle à générer ce passé particulier ?
La réponse tient en trois mots : libre de droit.
Les modèles d’IA sont entraînés sur des millions d’images aspirées du web. Mais toutes les images ne sont pas égales devant la loi. Les photographies des années 50-60 américaines ? Massivement tombées dans le domaine public. Les images contemporaines d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ? Sous copyright, donc inaccessibles aux datasets d’entraînement sans risque juridique.
Le droit d’auteur a accidentellement fossilisé l’hégémonie culturelle américaine au moment de son apogée dans la mémoire des machines.
Cette fossilisation technique rencontre un projet politique plus large. Asma Mhalla, dans Cyberpunk, observe que l’expansionnisme américain contemporain ne passe plus seulement par la “prédation géologique”, du fantasme d’achat du Groenland aux terres rares ukrainiennes. Il conquiert aussi l’imaginaire. “Ces nouvelles frontières ne sont plus seulement géographiques, mais technologiques et biologiques.” Et visuelles.
Mars, Neuralink, les années 50 de Midjourney : trois visages du même frontier spirit privatisé.
Cette triple capture – structure technique, désir collectif, stratégie politique – forme une boucle de rétroaction.
D’abord, la structure technique : les datasets américains dominent parce que juridiquement accessibles. L’IA devient, malgré elle, archéologue d’un empire.
Ensuite, le désir collectif. Bauman le diagnostiquait déjà :
“Les opinions publiques ont opéré un revirement radical : alors qu’elles avaient accepté de croire en l’amélioration possible d’un avenir incertain [...], elles ont choisi de tourner leurs espoirs vers un passé dont elles ne gardent que de très vagues souvenirs...”
Quand le futur ne promet que précarité et catastrophe, on se réfugie dans la nostalgie. L’IA devient la pharmacie visuelle de ce réconfort.
On va sur Midjourney comme au supermarché : pour acheter du passé emballé sous vide.
Enfin, la stratégie. Ce que Mhalla appelle le “rétrofuturisme” n’est pas qu’une esthétique, c’est “une stratégie de mobilisation de la masse qui joue sur une double dynamique : rassurer en projetant.” L’IA ne projette pas vers l’avant. Elle projette le passé comme futur.
Ces trois niveaux se renforcent mutuellement. Plus l’IA génère du passé américain, plus ce passé devient la norme visuelle. Plus il devient la norme, moins on peut imaginer d’alternatives. Moins on imagine d’alternatives, plus on demande à l’IA de générer du passé rassurant.
L’intelligence artificielle avance à reculons. Poussée vers l’avenir par sa puissance computationnelle, mais le visage obstinément tourné vers 1955.
L’Europe dans le rétroviseur américain
Ce qui rend ce phénomène véritablement vertigineux, c’est qu’il n’est pas qu’américain.
J’ai observé le même glissement en Europe. Des créateurs français, allemands, italiens qui génèrent des images de l’Amérique des années 50 sans même s’en rendre compte. Pas par fascination culturelle consciente. Par défaut technique.
Quand une marque parisienne veut une image “vintage” ou “nostalgique”, l’IA lui sert une Cadillac. Pas une Citroën DS. Pas une Fiat 500. Une Cadillac. L’Europe a perdu sa propre iconographie du passé au profit d’un passé étranger.
Baudrillard l’avait vu venir : “Lorsque le réel n’est plus ce qu’il était, la nostalgie prend tout son sens.” Les images générées ne copient pas le réel. Elles le remplacent.
L’Europe se trouve face à un choix qu’elle ne formule pas encore clairement : soit elle reconquiert sa capacité à imaginer, soit elle accepte de vivre dans le rétroviseur américain. Mhalla le dit sans détour : “Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture.”
Ce visage, ce récit, c’est la capacité à rouvrir le futur. Pas une fuite en arrière vers les Trente Glorieuses européennes, qui seraient notre propre retrotopia. Mais une capacité à imaginer autrement.
Souveraineté créative, souveraineté cognitive
Il ne s’agit pas de diaboliser l’IA. La technologie n’est ni l’ennemi ni le sauveur. Elle est un miroir qui nous renvoie nos impuissances collectives.
Ce que l’IA nous montre, c’est que nous avons cessé de produire du futur. Non pas techniquement, nous en aurions les moyens. Mais politiquement, psychologiquement, culturellement. Le futur réel est trop anxiogène pour être habité. Alors on le remplace par un passé qui rassure, même s’il appartient à quelqu’un d’autre.
Si l’IA façonne ce qu’on peut imaginer, elle façonne ce qu’on peut devenir. Reprendre le contrôle de l’IA, c’est reprendre le contrôle de notre capacité à penser autrement.
D’où cette équation simple : souveraineté créative = souveraineté cognitive.
Concrètement ? Entraîner des modèles sur des datasets non-impériaux. Documenter massivement le présent européen, pas son passé colonial. Créer des datasets du futur : science-fiction, design spéculatif, utopies concrètes. Faire de la “liberté cognitive” un droit fondamental. Réguler l’usage de l’IA générative par les États pour interdire la propagande algorithmique type USDOL.
Mais surtout : arrêter de vendre l’Europe comme réglementation (RGPD, AI Act) et commencer à la vendre comme capacité à rouvrir le futur. Inventer une esthétique européenne du futur qui ne soit ni la nostalgie des Trente Glorieuses ni l’imitation de la Silicon Valley.
La tempête qui pousse vers un passé qui n’existe pas
Le cyber-punk promettait la dystopie high-tech. Nous voilà ailleurs : dans une dystopie où la technologie la plus avancée sert à polir les mythes les plus anciens, où le futur artificiel se met au service d’un hier fantasmé.
Mais cette dystopie n’est pas une fatalité technique. C’est le résultat d’une triple capture – datasets, désir, stratégie – qu’on peut défaire. À condition de comprendre que l’enjeu n’est pas technologique mais politique.
La nostalgie générée par l’IA n’est pas qu’une esthétique. C’est un symptôme. Le cri d’un présent qui ne sait plus se projeter. La question n’est pas de le faire taire, mais de lui répondre. Pas par plus de passé, mais par la réouverture du futur.
Car voici ce que trois ans d’observation m’ont appris : ce que nous ne savons plus imaginer, nous ne pourrons jamais le vivre. L’intelligence artificielle nous renvoie ce miroir brutal, un présent incapable de se projeter, qui se réfugie dans un passé qui n’a jamais existé.
Que reste-t-il à imaginer quand la machine la plus puissante rêve du passé de quelqu’un d’autre ?
Dimitri Daniloff
Créer, c’est refuser l’interchangeable.
Penser, c’est refuser d’être prévisible.
L’IA ne doit pas nous remplacer : elle doit nous rappeler ce que signifie être irremplaçable.
Dimitri Daniloff
Artiste, Curation, Consultant en Stratégie Art Numérique




